Photos-récits


(Lille, au terminus de la rue Trulin, le 1er avril 1976 – photo d’Ernest Godward)

Le 1er avril 1976, rue Trulin, je t’ai attendue. La veille, au bar des Brumes, nous nous étions donné rendez-vous là, au terminus des trams. Tu m’avais dit ta déception de ne pas avoir pu acheter un billet pour le concert de Patti Smith. Je t’avais dit que j’avais un plan pour en obtenir. C’était faux. C’était juste pour te revoir. Tu n’es pas venue. As-tu compris que j’avais menti ? Le soleil inondait la ville. Rue Trulin, j’ai fumé trois cigarettes. J’aurais bien fait un bout de chemin avec toi. Quelques semaines, quelques mois ou la vie entière. Tu avais la même coupe de cheveux que Katherine Ross dans Le Lauréat. Il y avait dans l’air ce jour-là quelque chose qui ressemblait au matin du monde. L’été n’a pas tardé à arriver. Il a été très chaud.

(Course de chiens pendant la kermesse, Guy Le Querrec, Malansac, 4 août 1963 – Copyright Guy Le Querrec-Magnum Photos – Collection Musée de Bretagne, Rennes)

C’était une chouette idée, cette course de chiens, et c’est le fils Pelvellec qui l’avait eue. Il était persuadé que son Milou, un ratier noir et blanc, était le plus rapide du village. Hervé était un garçon timide, et son plus grand plaisir était de courir avec son chien. Le 4 août 1963, je donnai le signal de départ aux douze participants. Trois cent mètres à parcourir jusqu’au Poilu au garde-à-vous. Hervé et Milou l’emportèrent sur le fil devant Fabrice Piniau et son Prince. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Pendant les quinze ans qui ont suivi, jusqu’en 1978, à chaque fois que je voyais Milou courir jusqu’au monument, et c’était au moins une fois par semaine, mon cœur faisait un bond. J’imaginais l’enfant le suivre. Nous aurions aimé ne pas avoir à l’imaginer. Mais il n’était plus là. Milou se souvenait-il de la course du 4 août 1963 ? Nous l’espérions comme on espère que les animaux puissent nous apporter des réponses.

(Lagrange, Vladimir – Une fille apporte le déjeuner à son père. URSS – années 1960)

Pavel Ostonitchenko, du kolkhoze Les Bouleaux de Lénine, était le spécialiste de la patate, ce qui lui valait les quolibets de ses collèges moissonneurs, lesquels avaient pour tâche et honneur de garantir que le grenier à blé de l’Europe soit toujours bien rempli. Par bravade, par nécessité aussi, car des patates il en fallait pour nourrir le peuple soviétique, Pavel Ostonitchenko ne jurait que par le tubercule. Il s’était promis d’en planter trente hectares en l’espace de deux jours, un défi insensé pour lequel il s’était préparé pendant des mois. Sa fille, Anna, lui apportait le repas du midi. Quand il la voyait arriver, il déployait les bras, ce qui signifiait qu’elle devait courir plus vite car chaque seconde comptait. Anna forçait son allure, sûre que son père allait égaler en renommée le camarade Stakhanov  qui avait extrait ses 102 tonnes de charbon en six heures et qui depuis était devenu le symbole du communisme triomphant. Qui  sait, peut-être serait-il invité à parader le 1er mai devant le camarade Brejnev ? Tout cela ne fut que chimères dans la tête d’un père et de sa fille. Le second jour de plantation à peine entamé, le tracteur tomba en panne. Le mécanicien du kolkhoze, un certain Dimitri Ioussakov cuvait sa vodka dans le hangar n°3.

Nanterre, 1945, je me souviens : la guerre avait pris fin. Le dimanche, à midi, nous allions chez mes grands-parents au bout de la rue. Papa me prenait sur ses épaules. Jeanne-Marie donnait la main à maman. Edouard, le jeune frère de papa, était avec nous. Il avait été prisonnier en Allemagne. Nous lui avions donné une chambre en attendant qu’il trouve un boulot. Ce sont mes premiers souvenirs : les dimanches de 1945. Les deux chiens de Madame Bernard venaient nous saluer. Ils étaient gentils. Gisèle rentrait chez elle. C’était une grande fille de dix ans. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Il y avait toujours dans le ciel de grands nuages blancs. J’aurais aimé en toucher un puis mettre mes doigts à la bouche. Cela viendra un jour, me disait Edouard, il faut savoir être patient. Ça n’est jamais arrivé.

(Erwitt, Elliott – Shanagarry, Ireland, 1982)

Mrs O’Connor téléphone à son fils Thomas. Thomas a émigré à Londres. Il est barman. Elle l’appelle tous les lundis à 14 heures. C’est son jour de repos. Ce lundi huit octobre 1982, le ciel est bas et Thomas ne répond pas. Si Mrs O’Connor avait vu qu’un homme réparait la ligne, elle aurait reporté son coup de téléphone mais elle était préoccupée. La vie passe vite et certains jours elle pèse plus que d’autres. C’est ce qu’elle avait prévue de dire à Thomas. Comme ça. Pour changer de l’habituel échange de nouvelles sans importance. Elle avait mûrement réfléchi. Dire des choses qu’on n’a pas l’habitude de dire, c’était inédit pour elle. Elle s’en faisait une joie particulière. Le soir devant sa télé, elle remercia le ciel que la cabine eût été hors service. Dire à Thomas que la vie passe vite ! C’était une sotte idée.

(Gustave Roud – Chemin de campagne avec vue sur Lussery)

Après un dénivelé de huit cent mètres, nous arrivions à un arbre qui ombrageait  le chemin. Lussery se profilait dans la distance. Que vous dire sinon que je ne connais pas de panorama plus charmant. Dans mes rêves, il revient me hanter après toutes ces années. Quand je me réveille, un peu hagard, je me dis que j’ai vécu le meilleur sur le chemin qui menait à Lussery.

(Gruyaert, Harry – Baie de Somme. Fort Mahon. 1991)

La plage de Fort Mahon, c’est là où je me rends pour essayer de comprendre. A chaque fois, j’ai la surprise de la découvrir comme si c’était la première fois. Le sable, les cabines, le ciel, la présence d’enfants, l’absence d’enfants, la force du vent et la focale de mon âme. La plage de Fort Mahon, c’est l’infini des possibilités, que je ne pourrai jamais épuiser.

(Fagoo, Nadège)

J’avais posé la main sur la table. Il me fallait ce geste. Le contact avec la nappe cotonnée vichy m’a immédiatement calmée. Toutes mes peurs s’en sont allées, mes angoisses, la folie d’un monde que je ne comprenais plus. Une table, on n’y pense pas, ou pas souvent, en tout cas pas assez. Ce jour-là, elle a été bien plus qu’un objet-meuble utilitaire. Entre elle et moi s’est établi un dialogue très bref et très mystérieux. Nous avons eu toutes deux de quoi nous étonner.

(Jean Philippe Charbonnier (Français, 1921-2004), Petite fille avec chat, 1958)

Je ne me souviens plus de ce jour mais ma mère m’a si souvent raconté l’histoire que je me la rappelle d’une autre façon, par sa voix, et c’est tout aussi bien. Un monsieur était arrivé dans la courée, m’avait vue avec mon chat et avait demandé à ma mère s’il pouvait me prendre en photo. Elle avait dit oui, comme ça, sans réfléchir. J’avais souri, j’avais ri, j’étais au centre du monde et j’ai aimé ça. Sur la photo, je vois une enfant qui était heureuse. C’est bête à dire, mais le fait est que sur certaines photos on peut voir le bonheur. Je me dis parfois que sur les pavés mouillés, ce jour de 1958, un pont a été jeté entre la septuagénaire que je suis devenue et l’enfant hilare d’autrefois. Je le franchis régulièrement et je me dis que cette enfant avec son chat c’est toujours moi en dépit des apparences. Ça me fait un bien fou.

(Robert Doisneau & Jean Dieuzaide, Une amitié heureuse, Le Château d’Eau, Toulouse, France)

Je ne sais rien de ce qui entoure cette photographie. Poulidor et Dalida ont-ils entretenu des rapports amicaux ? La photo le laisse à penser. Peu importe, le résultat est magnifique. On a un instantané 60’s à forte teneur nostalgique. Ils sont tous deux mignons comme ce n’est pas possible. Le monsieur sur la gauche n’en perd pas une miette. Peut-être s’est-il souvenu longtemps de ce moment en fredonnant Bambino plus qu’à son tour.

(F.G.)

J’ai pris cette photo à Vitry-le-François en 2013. La petite fille rose et jaune a grandi. Elle a maintenant plus de vingt ans et ne sait pas qu’un jour où elle était en colère, peut-être parce qu’elle était tombée, quelqu’un l’a photographiée. Quand on appuie sur le déclencheur, ça fait une photo, et parfois une photo dont on aime à se souvenir. Celle-ci m’a ému, peut-être parce qu’elle est associée à l’apprentissage du vélo, période dont on ne garde que quelques bribes mais qui, c’est sûr, a été une de nos plus grandes aventures.

(Erwitt, Elliott – Newcastle 1969)

Newcastle, 1969. Voulez-vous un ballon rouge ? J’ai aussi des 45 tours des Beatles et un frère qui aime faire le clown. Vous êtes photographe ? Vous êtes célèbre ? Moi aussi, j’aimerais devenir célèbre, photographe, je ne sais pas, mais pourquoi pas, c’est sûrement un chouette métier. Merci pour la photo, j’espère qu’elle sera réussie.

(Salesse, Henri –  (Français, 1914-2006), Passage à niveau près de la gare, Petit-Quevilly, 1952)

Le bar du chemin de fer, à Petit-Quevilly, j’y étais chaque matin. Dix minutes, le temps d’un  café, je regardais la traversée du passage à niveau. Les cyclistes étaient nombreux. Il y avait ceux qui pédalaient et les autres, souvent des gens âgés, qui marchaient à côté, les mains bien campées sur le guidon. Après, je marchais jusqu’à la gare. Une journée de lycée m’attendait, interminable, qui avait commencé dans un moment de pure rêverie.

(Todd Hido)

Elle portait un pull rouge devant la mer. Je n’ai jamais oublié. Scénaristes, à vos papiers !

(Richard Averton)

Le cinéma est un art où tout est affaire de doubles choisis et de fraternités réinventées. Dans La Nuit Américaine, Truffaut dit à Léaud : Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, pas de temps mort. Les films avancent comme des trains, tu comprends, comme des trains dans la nuit. Des gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail, dans notre travail de cinéma. Le réalisateur parle à son comédien, à son fils-frère, à nous et à lui-même. Dans les films, on parle à tout le monde de manière très particulière.

(Raymond Depardon)

Nous étions entourés de foin et ça nous faisait rire. Le soir, nous mangions des patates et des haricots avec du jambon et nous continuions à rire. Cet été là, nous n’avons fait que cela, rire. Y a-t-il encore quelqu’un qui s’en souvienne ?

(Erwitt. New York City, 1955)

Et si j’arrêtais ? Il y a tant de possibilités. Aller à Paris. Croiser un garçon sous la Tour Eiffel. Il m’inviterait à boire un vin d’Alsace à la terrasse d’un café. Ici, je tourne en rond. Sourire aux clients est dans mes cordes mais pour combien de temps encore ? Demain, c’est décidé, je rends mon tablier.

(Cartier-Bresson, Fontaine des Innocents, 1968, Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

A la fin du marché, quand les marchands n’avaient pas encore remballé, Josie et moi avions pris pour habitude de nous asseoir sur un cageot pour deviser. Ces conversations, tantôt futiles tantôt préoccupées, me sont restées comme la marque d’une période surprenante à bien des égards.

Si les chiens de Dublin pouvaient parler, ils nous diraient des choses dont on n’a pas idée.

Monsieur Hulot sur le bas-côté. C’est là qu’il a trouvé sa place, décalé, étourdi, incapable se couler dans le moule. Revoyons les films de Jacques Tati. Ils disent à leur manière ce qui nous est arrivé.

(Cartier-Bresson, Henri, Rue Mouffetard, 1952)

Mon papa boit du pinard le soir.  Les infos sont terminées, il se verse un verre, puis un deuxième. C’est le moment où il me regarde et dit : « Et toi, qu’est-ce que tu vas faire plus tard ? Tu n’aimerais pas devenir riche et célèbre ? » Ça ne me déplairait pas mais s’il faut aller à l’école jusqu’à vingt ans, je suis moins d’accord. J’attends le troisième verre. Il me regarde alors et me dit : « Tu feras ce que tu voudras. De toute façon, on ne choisit pas. » Après, il va se coucher et maman reste à la table de la cuisine pour lire Jours de France.