Ciné-nouvelles


La Grande Illusion – le point de vue de la vache

On aurait pu m’appeler Grätschen, Sissy ou Hilda. On m’a baptisée d’une autre façon et je tairai mon nom car je tiens à rester anonyme. Je suis une vache vosgienne comme tant d’autres, une vache d’alpage qui vivait sa vie d’herbe sans se soucier du lendemain. Mais tout a changé un jour du printemps 1937. Un type est entré dans l’étable avec le fermier et lui a expliqué que sa petite ferme avait été choisie pour figurer dans le film d’un grand cinéaste français. Il y aurait une scène entre l’acteur principal, une vedette de l’époque, et ma personne. C’est ce que le type a dit en me désignant. Le fermier lui a répondu qu’il avait fait un très bon choix, j’étais la plus belle bête du troupeau.

Si j’ai décidé aujourd’hui de relater cet événement et de le partager avec qui voudra bien me lire, c’est bien sûr parce que je suis fière d’avoir tenu un rôle dans La Grande Illusion mais il y a plus. Le point de vue de la gent bovine n’est jamais pris en compte et c’est une injustice que je tiens à réparer ici. Une affaire d’appartenance et de justice.

A ce point du récit, vous vous demandez, ne le niez pas, comment il se fait que je puisse écrire. J’en suis incapable, je vous le dis tout net. Les vaches sont des êtres supérieurs, capables de comprendre et de reproduire le langage humain mais elles ne peuvent pas tenir un porte-plume entre leurs sabots, notre anatomie nous l’interdit. En fait, c’est Félix qui tient la plume. Félix, c’est le garçon d’étable et aussi mon ami. Avec lui, je parle librement et nous avons des discussions très enrichissantes. Il m’apprend le monde des hommes, je lui livre les arcanes de la psyché bovine. C’est un homme sympathique, entier. Le fermier et sa femme disent qu’il est simplet et rude travailleur. Ces gens n’y connaissent rien.

Après la visite du type, j’ai demandé à Félix ce qu’était le cinéma et il m’a raconté certains dimanches soirs dans la vallée où les yeux fixés sur un grand écran il avait le cœur qui battait très fort et l’œil qui s’humidifiait plus que de raison. J’ai tenté de me représenter la chose mais sans grand résultat. Il ne pouvait pas m’emmener dans un cinéma, le fermier ne le voudrait pas et de toute façon les vaches n’étaient pas admises en salle.

« Il y a bien une solution, a-t-il dit au bout d’un moment. Mais ça ne marchera jamais. »

Puis, il s’est tu. Et là, je lui ai promis un bon coup de sabot quand il s’y attendrait le moins s’il ne s’exprimait pas tout de suite.

Son plan consistait à m’emmener à la fête du village car une projection en plein air était organisée par le comité des fêtes. C’était plutôt un bon plan. Mais comment justifier auprès de son patron de m’emmener à la fête comme un chien en laisse ? Après avoir passé en revue les scénarios les plus improbables, nous avons convenu que le principe du caprice était le plus susceptible de fonctionner. Emmener une vache à la fête du village était une lubie que pouvait avoir un simplet. On lui accorderait ce plaisir pour le récompenser d’être le meilleur valet de ferme du canton.

Le film diffusé ce soir-là était La Bête humaine, signé du réalisateur qui allait venir dans notre ferme deux mois plus tard et interprété par l’acteur avec lequel je devais partager une scène. Ah, mes amis, mes aïeux, bovins et autres, gens de toute espèce et de tout poil, je ne peux vous dire le choc que ce fut ! Heureux humains qui pour une somme modique pouvez vous offrir ces sensations ! Je suis tombé amoureuse du cinéma et de Jean Gabin. C’était à prévoir. Le cinéma était une pure folie, la manifestation la plus aboutie du génie humain, et Jean Gabin un homme parfait, fragile, empêtré dans une affaire de femme, un concentré d’humanité dont je savourais le mystère. Quand je l’ai vu, allongé sur le remblai d’une voie ferrée, raconter tout le mauvais sang qui coulait dans ses veines, résultat de l’alcoolisme de ses géniteurs, j’ai été émue aux larmes. Nous autres bovins connaissons le déterminisme mais pas l’alcool. En retournant à la ferme avec Félix un peu avant minuit, je méditais sur le malheur des hommes. Ils font la guerre plus qu’à leur tour. Et beaucoup meurent. Le père de Félix par exemple. C’est une folie, commentait mon ami.

Le matin du premier jour de tournage sont arrivés un camion et trois voitures. L’équipe a installé les caméras et les projecteurs. Jean Gabin et Marcel Dalio ont répété leur texte avec Dita Parlo dans la cour. J’étais dans le pré, près de la clôture avec Félix, lequel était aussi impressionné que moi. Le réalisateur, Jean Renoir, avait de gros éclats de rire qui faisaient peur au chien. Ils sont ensuite entrés dans l’habitation et y sont restés plusieurs heures. Que se passait-il là-dedans ? Personne ne pouvait le savoir. Deux-trois fois, une petite fille est sortie et s’est approchée de la clôture pour nous regarder, mes compagnes et moi. A la fin de la journée, Jean Renoir a voulu me voir et Félix m’a désignée. Le célèbre réalisateur a hoché la tête et a dit : « Elle sera parfaite. » J’ai failli le remercier à haute voix mais Félix m’a donné un coup de coude dans le flanc. Je reste persuadé que Renoir n’aurait pas été étonné de m’entendre parler. Cet homme-là, c’est sûr, avait assez d’humanité pour converser avec une vache.

Le lendemain, Félix m’a emmenée dans l’étable et m’a liée à l’anneau de l’auge. Je n’en menais pas large, comme le jour où, jeune génisse, j’avais abusé de la luzerne de mai et avais attrapé une colique d’enfer. Mon ami essayait de me rassurer, me disait que je devais rester naturelle, ce genre de banalité. Mais rien à faire je tremblais de partout, sûre qu’à tout moment je gâcherais la scène et qu’on choisirait une autre vache du troupeau pour me remplacer. Quand Jean Gabin est entré dans l’étable, j’ai poussé un meuglement nerveux, aigu et désagréable, une sorte de réflexe, et il m’a regardée avec l’air de celui à qui on a fait une mauvaise blague. Je n’étais ni Mireille Balin ni Viviane Romance. Je bouillais d’envie de lui dire ou de lui faire comprendre qu’il était beau comme un dieu mais j’avais depuis longtemps appris du monde des humains qu’il était souvent préférable de ne pas montrer ses sentiments. Les mots sont sortis de sa bouche avec un naturel qui m’a émue. Les acteurs sont de drôles de phénomènes, capables d’être deux personnes à la fois, et ça c’est plus fort que de brouter de l’herbe alsacienne, j’en conviens. Tu sens comme la vache de mon grand-père, c’est bon, cette odeur-là, tu sais. Tu es née dans le Wurtemberg et moi dans le vingtième à Paris. Ben, ça ne nous empêche pas d’être copains, hein ? Tu es une pauvre vache, et puis moi un pauvre soldat. Chacun fait de son mieux, pas vrai ?  Comme c’était bien dit et bien senti ! Ce dialogue où je suis restée muette (le scénario l’exigeait) ne pouvait qu’être un des moments clé du film. Renoir y avait mis l’essentiel. L’homme qui donne du foin à une vache songe rarement à aller tuer d’autres hommes. Au contact de la vache, l’homme devient bon. Jean Renoir était plutôt content, m’a-t-il semblé. Il a dit : « On en refait une tout de même. » Finalement, il n’était peut-être pas si content que ça. Gabin a haussé les épaules. Nous avons refait la scène, ou disons plutôt que c’est lui qui l’a refaite, moi je n’existais plus, objet vache auquel marmonner quelques mots en pensant à autre chose. Ils sont partis sans même me jeter un regard.

Pendant plusieurs jours, je me suis langui dans les prés, détestant ces alpages que je trouvais d’ordinaire le plus beau des paysages pour ma vie de vache. J’attendais l’inévitable moment où on m’emmènerait à l’abattoir, ou alors j’aurais le courage de me suicider à la luzerne fraîche, j’en boufferais tellement que ma panse exploserait. Tout cela n’a pas eu lieu car il y avait Félix. Il me disait que je serais visible sur tous les écrans des villes de France et d’ailleurs et peut-être même à la fête du village, l’année prochaine ou celle d’après, et que si on ne m’identifiait pas ce n’était pas grave, c’était même mieux ainsi : je serais la vache à laquelle Gabin avait dit l’essentiel. Je n’ai jamais vu le film. La guerre a eu lieu. Et Félix me la commentait. L’invasion de la France, le départ de Jean Renoir, Jean Gabin et Marcel Dalio pour l’Amérique, les camps de concentration. De l’autre côté de la frontière sévissait l’innommable. Je vieillissais. La scène que j’avais tournée avec Jean Gabin me hantait. Ce jour-là, j’aurais dû donner de la voix humaine. Pépé le Moko en aurait été sur le cul et Renoir aussi. Ils se seraient évanouis. Quand ils se seraient réveillés, ils auraient tout oublié de la vache magique mais dans leur tête serait resté un drôle de truc, entre espérance et nouvelle définition du monde. Ça n’aurait rien changé, le monde des hommes est fait pour basculer dans l’horreur à intervalles réguliers mais j’aurais eu mon heure de gloire intime, j’aurais été un lien, un vrai, qui relie les hommes et les vaches. Je pense à tout cela et je crois parfois que je deviens folle. Félix me comprend. Il compatit. Il dit des choses que je ne comprends pas, c’est un homme qui prend un étrange chemin. Un jour, il a fait un long voyage à la capitale et a vu le film, le bien nommé La Grande Illusion. Depuis, il me le raconte, chaque jour une scène différente, comme si sa vie en dépendait, et je me dis que ce merveilleux film servira aux générations futures. Pour empêcher les guerres, il faut beaucoup de bonne volonté mais ça ne suffit pas toujours, il faut aussi une vache à l’étable qui rumine de l’herbe et des pensées qui sauvent.

Terminus Rapid City

On n’est pas des bœufs ! La réplique venait au moment où je m’y attendais le moins. Pour conclure une conversation, n’importe quelle conversation, ou en guise de bonjour, ou de merci. Ça l’amusait. C’était sa signature. Il en avait d’autres. Je lui disais tu devrais faire du théâtre. C’était au début. Puis, un jour, je lui ai dit tu aurais dû être comédien, parce que le temps avait passé.

Sortir d’un cimetière n’est pas un exercice facile. Il me plairait de le faire façon Serge Reggiani dans un film de Sautet ou de Melville. J’aurais aimé discuter cinq minutes avec deux-trois vieilles têtes appartenant à l’autre millénaire mais il pleut. Tant pis. Je franchis la grille. J’entame le boulevard. Je suis un nain dans mon caban. J’ai froid.

On avait quoi ? Dix-neuf ans. C’était le temps du Turgot, un troquet dans les vieux quartiers. On discutait cinéma et bouquins. Il y avait Florence. Elle avait de longs cheveux façon Gilda qui danse devant Glenn Ford. Si ce détail n’est pas de la nostalgie, je veux bien qu’on m’enferme dans la cellule du shérif. Lequel était John Wayne, tant qu’à faire. Luc connaissait toutes les scènes de Rio Bravo. C’était le début des cassettes VHS et il avait acheté celle du film. Je regardais le western d’Howard Hawks avec lui. Après, on se refaisait des scènes. Luc savait imiter le rire de Walter Brennan comme personne. Un jour, c’était dix ans plus tard je crois, il m’a annoncé avoir acheté une caméra. On bricolerait un court-métrage. Ça se passerait dans un café et un type à la table d’à côté aurait un malaise. Nous lui porterions assistance. C’était le point de départ. A partir de là, tout était possible. Le type pouvait mourir. Il pouvait aussi ne pas. Et dans ce cas, il deviendrait celui qui nous emmène là où nous n’avons pas prévu d’aller. Ce serait un film sur le thème de la rencontre avec un inconnu. Un beau sujet, porteur de possibilités et de dialogues surprenants. Il n’y a jamais eu de court-métrage. L’affaire en est restée à sa scène inaugurale : un type fait un malaise dans un café. Chaque fois qu’il évoquait le projet, Luc avait de nouvelles idées. Je me souviens. C’était agaçant. Pas toujours, mais une fois sur deux c’était agaçant. Mon ami était tout entier dans cette indécision. Ne pas terminer ce qui est entamé, ne jamais conclure, attendre que ça se fasse. Une manière d’être. Luc était un velléitaire. Incapable de choisir. C’est peut-être pour cette raison qu’il était un dingue de cinéma. Regarder un film, c’est se laisser guider par les images que quelqu’un a décidé d’ordonner pour vous le temps d’une projection. Définition a minima. Je n’en veux pas d’autre.

Une projection, ça se passe dans une salle rue de Béthune ou rue des Ponts-de-Comines ou ailleurs, dans son salon par exemple. Dans ce dernier cas, c’est affaire de pixels et si c’est un pis-aller ce n’en est pas moins du cinéma toutes lumières éteintes. Le temps de Luc était rythmé par ces moments où le monde extérieur s’est fortement rétréci. Des moments où on peut être autre chose. Je crois qu’il a toujours voulu être autre chose. Pas quelqu’un d’autre. Simplement autre chose. Luc était velléitaire et vague dans ses aspirations. A part ça, il a eu trois professions, deux épouses, un enfant et en conclusion un cancer du pancréas. Nous ne parlions pas ou très peu de nos vies. Nous allions au cinéma ensemble. C’était notre habitude. Après, nous finissions la soirée dans un café et nous parlions du film. La dernière fois, c’était il y a un mois. Nous avions revu un Truffaut, Baisers volés, et comme à chaque fois nous avions refait ensemble la filmographie du réalisateur et de son acteur frère, Jean-Pierre Léaud. Notre conclusion était toujours le même. Entre fulgurances et voix monocordes sous lesquelles jaillissaient une infatigable passion d’être ce qu’on n’est pas encore, les deux hommes en miroir conservaient leur mystère intact. Je ne crois pas qu’il ait vu d’autres films après celui-là. Il a terminé sa vie de cinéphile sur un épisode de la vie d’Antoine Doisnel. Une signature au bas d’un testament écrit sur du vent. Et me voilà à marcher sur le boulevard après sa mise en terre.

Les platanes se débarrassent de leurs feuilles. Je croise des gens. Ils ont leurs vies. Et je me demande s’ils regardent des films avec l’envie qui nous a consumés, Luc et moi. Je pourrais arrêter cette femme qui se dirige vers moi, l’interroger, je ne le ferai pas. J’ai trop peur d’être déçu. Je repense au moment où son cercueil a disparu dans le caveau bétonné. La scène finale de La comtesse aux pieds nus est convoquée. Humphrey Bogart dans son imper sur lequel dégouline la pluie. Il existe une scène de film pour tout. Luc les collectionnait. Les dernières années, il en extrayait dans les copies DivX qu’il stockait sur un disque dur et en faisait des montages, qu’il me montrait à l’occasion. Elodie, sa seconde épouse, s’était fait la malle. Marre de se coltiner un type qui pouvait vous tenir vingt minutes le crachoir sur la façon qu’a Delon de marcher dans Le Samouraï. Luc ne s’intéressait pas à la politique, encore moins au foot et aux bagnoles, il était exclusivement, irrémédiablement, cinématographique. Il l’avait toujours été. Il avait huit ans quand il avait regardé Le passe-murailles sur la télé de ses parents entre un aspidistra mal empoté et une horrible jarre grecque pour touristes. A l’instant, sa vie avait changé. Bourvil était capable de traverser les murs. C’était une nouvelle bien plus importante que la chute de Saïgon. C’était une façon d’envisager la vie. Il n’en eut jamais d’autre.

Le boulevard est con. J’ai cette phrase en tête. Elle me vient d’une chanson de Souchon. Les paroles exactes sont : Le boulevard de la mer est con. Ici, il n’y a pas la mer, même si l’eau ruisselant sur le macadam a des reflets de canal. Prévert et Carné sont en embuscade. J’essaie de trouver une scène où un type comme moi marche le long d’un boulevard, un type qui devient vieux, qui a perdu son ami. Je n’en trouve aucune. Si Luc était là, il en pêcherait une, chez Antonioni, Scorcese, Kaurismaki, Chabrol. Mais il n’est plus là. A qui vais-je parler des films ? Car, c’est ce qui compte, les plans, les acteurs, les anecdotes de tournage et nos vies dedans. Nos dialogues autour d’une Leffe ou d’une Duvel. Je me souviens du jour où nous avions vu Amanda de Mikhaël Hers. Nous étions deux gamins émerveillés de presque soixante ans. Un grain avait été ajouté au chapelet.

La pluie redouble et m’oblige à rentrer dans le premier troquet venu, le bien nommé Le Refuge. Je m’assieds, commande un café. A peine le serveur est-il reparti vers le bar qu’un type assis à la table d’à-côté tombe de sa chaise. Je me précipite sur le corps étalé sur le carrelage et je lui mets une paire de claques façon Al Pacino quand les circonstances l’imposent. Ce n’est sûrement pas la méthode la plus indiquée mais je n’ai pas le temps de me poser des questions. Le type ouvre les yeux. Je ne sais pas s’il me remercie mais je sais qu’il va me dire quelque chose, qui sera peut-être quelque chose que j’attends depuis longtemps.

C’était en 1985. Luc et moi venions de revoir La mort aux trousses. Il m’avait dit : « Terminus : Rapid City. » Il disait ce genre de chose en attendant le prochain film. Je reprends la phrase pour la donner au type dont le visage retrouve quelques couleurs. Il me regarde. J’imagine un champ contre-champ. C’est le moment où il doit me proposer de l’aider à tuer sa femme ou quelque chose de ce genre. J’accepterai bien sûr. En échange, je lui demanderai de venir avec moi au cimetière pour lui présenter Luc, un mec qui n’a jamais été plus loin que la scène initiale de son projet de court-métrage mais qui a stocké dans sa mémoire dix ou vingt mille moments sur pellicule pour se les rappeler avec moi deux à trois fois par semaine pendant près de quarante ans.

A ce moment-là, un homme est entré dans le bar. Il a dit : « Sale temps ! Un demi ! » Le charme était rompu. Ce n’est pas encore aujourd’hui que ma vie deviendra du cinéma, avec ou sans Luc.

Le jour où j’ai arrêté Jésus

On cherchait des figurants pour un film qui serait tourné dans ma ville natale. Le réalisateur était du cru, fils de médecin. Il s’appelait Bruno Dumont et, disait-on, faisait du cinéma réaliste sans recours aux acteurs professionnels. Que pouvait bien raconter ce film intitulé La vie de Jésus ? Bailleul n’était pas en Galilée et ses habitants, pour la plupart, n’étaient ni des Samaritains ni des Pharisiens, quoiqu’on pouvait toujours tenter quelques comparaisons. Mais, bon, que le Mont Golgotha se dressât symboliquement en Flandre sous le regard novateur d’un cinéaste-philosophe-fils-de-médecin-de-la-ville, cela me convenait plutôt en attendant d’en savoir plus.

J’avais déjà fait de la figuration dans deux films, à Roubaix et à Tourcoing,  et en avais conservé un souvenir agréable. J’ai donc postulé pour balader ma tronche et ma dégaine en arrière-plan d’un premier film dont l’action se déroulait dans la commune où j’avais grandi. Ma femme aussi était partante. Le jour prévu, elle est allée garer sa voiture au Coin Perdu, de l’autre côté de la frontière, devant une pompe à essence. Pour la scène en question, une fanfare, venue de nulle part, arrivait au magasin-station-essence, qui comme son nom l’indique est en pleine cambrousse. Dans le film, on voit une voiture qui attend à la pompe, une AX Spot vert polynésien, et Dominique au volant, sans possibilité d’indentification. J’ai été plus chanceux. Ma figuration consistait à arrêter le héros du film et à le faire monter dans un panier à salade. Pour l’occasion, on m’avait prêté un uniforme de police. L’autre flic, car nous étions deux pour appréhender le Jésus menotté, était un vrai policier. J’étais dans mes petits souliers. La présence d’un membre authentique des forces de l’ordre à mes côtés me déstabilisait. Le type avait une allure policière naturelle. Je n’en avais pas. Rendez-vous à neuf heures dans un petit café baraque de la rue des Foulons où la bande de jeunes du film a ses habitudes. Jésus est au bar. Nous le menottons. Il ne réagit pas. Nous passons la porte. La caméra nous suit. Le vrai policier ouvre la porte arrière du fourgon et nous y faisons asseoir Jésus entre nos deux personnes. Une affaire assez simple, qui ne devrait pas poser de difficulté majeure à moins que je loupe le marchepied et que je m’étale sur le trottoir ou dans le fourgon.

Avant que la caméra ne commence à enregistrer la scène d’arrestation, un assistant me désigne du doigt et murmure quelques mots à l’oreille du réalisateur. Visiblement, un truc ne colle pas. Ai-je l’air trop anar ? Une lueur dans l’œil qui signifie qu’un type comme moi ne peut pas endosser un uniforme, même le spectateur du dixième rang le remarquerait ? L’assistant s’approche de moi et me demande si j’accepterais de me faire raser. Il s’agit donc d’une affaire de pilosité. Bruno Dumont me demande : c’est une barbe de combien de jours ? Je réponds vaguement que c’est une barbe que je porte en permanence, taillée à la va-vite, peu fournie, blonde plus ou moins, une vraie barbe de Christ, ou de Judas Iscariote, choisissez. Le réalisateur ne semble pas s’en soucier. Le fait est j’ai été choisi sur photo pour camper un policier et que sur la photo j’avais le même aménagement pileux. Il s’en fiche, c’est évident, pour lui un policier peut avoir une barbe, ou même être mal rasé, mais son assistant a signalé un manque de réalisme : les policiers sont toujours bien rasés, et il l’a approuvé. Je me retrouve dans une petite salle et la maquilleuse, ou une scripte, ou n’importe quelle fille qui participe au tournage, me rase. Elle ne dit rien. Moi non plus. J’étais venu ici pour figurer pas pour me retrouver le menton à l’air.

La scène sera tournée deux fois par sécurité. Je marchais nonchalamment pour emmener Jésus vers son destin, avec une moustache en bonne et due forme, et il est vrai que les flics à moustache c’est raccord. A la Belle époque, il n’y avait même que ça. Ni le cinéaste ni son assistant n’ont stoppé la scène pour trouver que j’avais le nez trop long ou les lobes d’oreille un tantinet trop proéminents, auquel cas la fille qui m’a rasé n’aurait été d’aucune aide.

Il est à peine dix heures quand on me donne mon salaire pour avoir arrêté Jésus : des billets de banque à l’effigie de Delacroix, qui n’a jamais mis les pieds à Bailleul, mais son nom associé à celui que j’ai menotté pour de faux me laisse dubitatif. Quoi qu’il en soit, je suis déçu. J’avais envisagé de passer la journée à attendre dans un coin et à observer tous les détails de tournage d’un film biblique. De Bruno Dumont en action, je n’ai vu qu’un homme cool, distant, qui ne s’embarrassait pas de superflu et parait au plus pressé.

Quand plusieurs mois plus tard le film est diffusé au cinéma Le Flandria de Bailleul, je suis naturellement dans la salle. Je me vois à peine sur l’écran. Arrêter Jésus est une affaire de quelques secondes. Une lettre postée, un geste qui devait être accompli pour que s’accomplisse le destin d’un Nazaréen bailleulois. Le reste du film me laisse sur ma faim. Je reconnais au cinéaste audace et originalité mais je ne suis pas sûr qu’il y ait quelque chose d’essentiel à apporter à l’art cinématographique. Les réactions des Bailleulois sont mitigées. Pourquoi a-t-il choisi de montrer une ville où rien ne se passe, vidée de ses voitures, de ses piétons, de ses chiens ? Une ville désœuvrée où une bande de jeunes désœuvrés se parlent avec un glossaire réduit à une vingtaine de mots. Des anecdotes post-tournage courent dans la ville. Une des actrices, caissière dans le film, est régulièrement interpellée et moquée parce que vue nue sur pellicule. Le générique précisait que le club naturiste de Dunkerque avait  fourni quelques anatomies mais qui lit les génériques ? Etrange façon de disposer des corps d’autrui. Bruno Dumont est un cinéaste de l’ambiguïté, telle ma conclusion, faute de mieux. Quant aux similitudes entre ma bourgade de Flandre française et la Galilée, je les cherche encore.